Poezia prof.univ.dr.Vasile Burlui comentata in limba franceza de Constantin Frosin

Constantin FROSIN

L’ANGE CRUCIFIÉ

(poèmes chuchotés)

de Vasile BURLUI

Editions Demiurg & Editions Apollonia, 2012

 

 

 

Dans ce superbe recueil, on a affaire à une poésie des moi brisés, égarés et émiettés par l’inéluctable, de la situation sans issue – qui est le sort de l’homme. Dans le prolongement des subtiles figurations de Vasile BURLUI, la poésie va sur le fil raide reliant Être et Ne plus être, sur les brisées de ce – naguère - pas de deux, devenu un parcours tourné vers soi, « au-delà de nous »… Le dialogue quasi-hamlétien, loin d’être muet, convoque les instances de la Poésie à un Remember à valeur d’introspection, dans les habits d’une poéticité d’une délicate sensibilité. C’est la poésie du prochain éloigné, de l’étant relégué au-delà des frontières du non-étant, du moi mal à son aise et endolori, parti à la recherche de son couple sans pair. Pareillement à la poésie de l’éloignement du prochain, le désespoir en ébullition aux pieds d’un volcan éteint par les larmes descendues du haut ciel, en scellant le sort du magma fumant d’un Amour impossible… Una autre possible écho des Mémoires d’outre tombe, dans la descendance d’un possible Chateaubriand contemporain à nous…Tout comme cela peut être une reconfiguration dantesque du périple – plus qu’initiatique – entrepris en quête d’une illusoire Béatrice.

    Un recueil de poèmes aussi gros qu’un livre de prose, une écriture dense, polie et facettée comme un diamant, quatre cycles poétiques préfacés par un grand nom – Ioan Holban – tous les ingrédients d’une réussite éditoriale sont présents, leur réunion garantissant – ou tout comme – (si besoin il y avait) la qualité des poèmes offerts pour l’enchantement des lecteurs. Conscient de ce que les racines du mythe sont présentes dans notre vie de tous les jours, la modernité elle-même se revendiquant du mythe, le Poète commence son périple, du moins apparemment, par une incursion dans le monde du mythe, comme évoquant les Chevaliers Hospitaliers d’autrefois, avec une présence tellement active dans notre vie, en intitulant son premier cycle, emblématique : Philémon et Baucis. Le deuxième cycle : Concert mélancolique, dédié à sa Bien-aimée, chante en vers un grand amour (dans tous les sens du mot…), le troisième porte un titre latin : De anima, que l’on pourrait résumer simplement : De l’âme sœur, ou de la fraternité universelle. Le quatrième et le dernier : Pianissimo, suggère la sortie de scène sur la pointe des pieds, une douleur bien muette, discrète donc, accompagnée par les accords d’un piano tout aussi muet et endolori, dissimulé sous les plis de la tristesse.

Bien que la raison d’être d’une recension ne soit ni de divulguer ni de dévoiler l’auteur et ses vécus et sentiments, nous n’en attiserons pas moins la curiosité et la soif de lecture du lecteur de poésie, par la présentation, extrêmement sommaire, des premiers neuf poèmes du premier cycle. Des notes de voyage à travers le Soi autrefois commun, éparpillé par la conditionnalité humaine et réductionniste, ramené à un impitoyable facteur premier ? Symphonie des chuchotement fondus dans le non-être, ramenés d’une manière mirobolante à la vie par des lèvres brûlant de foi – en un futur bonheur, illusoire pour le moment, se trouvant au stade de désir, de prière secrète : le couple Poète – Bien-aimée, meurt ensemble- l’impossible vivre d’un ancien grand amour, couple inséparé tout de même, car jumelé par les âmes ! Un léger accent hugolien : et s’il ne reste qu’un pour vivre et chanter leur amour, ce sera bien le Poète : Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! Dans le fond, on pourrait penser à une tentative nullement timide de réécrire la Légende des Siècles, humainement réduite à un siècle d’amour, jumelé à un autre de solitude vécu par une âme ravagée et dévastée. Du côté du Ponant, une étoile s’est consumée- et au moment de sa mort, une étoile est tombée, un fatalisme lumineux – illuminé par l’aura de la Bien-aimée, éternisée par la mémoire du Bien-aimé, repris à son compte par le Poète, qui dépasse de la sorte le faux fatalisme mioritique[1], porteur d’espoirs nouveaux…

Un essaim d’étoiles lui offrira de sa Lumière, en éclairant sa chevelure d’ombres, en en refaisant le contour lumineux à l’aide des rayons échappés à l’étreinte de l’Orient Eternel…En corroborant le titre du recueil : Inger rastignit/Ange crucifié avec le poème Requiem, notons que le bûcher de roses sis sur l’âme, renvoie à la Rosa Crucis – le si merveilleux symbole éternel… En quête de la Bien-aimée, de la Vie égarée dans la voie d’une autre Vérité – ô, combien cruelle, le poète brûlera à l’instar d’un météore dans l’espace, en reconstruisant avec la minutie du rêve les arômes de la vie, le parfum de l’instant et l’espérance des retrouvailles au sein du Levant infini. Une combinaison artistique de : O, demeure, demeure avec moi, /Je t’aime tellement, tu sais!/Toutes tes langueurs et nostalgies, / Moi seul puis les écouter, et de Lève donc au-dessus de moi, ô, douce lumière !

La Cène – dans la précédence de la désincarnation dans l’incarnation du Rédempteur, devient Ruga cea de taina /La prière initiatique (hermétique), poème où l’on remarque que les vers burluiens acquièrent l’éclat adamantin de l’aphorisme, la pureté des pleurs et la limpidité du cristal. Le Poète a parfois des trouvailles qui sont de vraies audaces (pour ne pas dire hardiesses) lyrico-poétiques uniques ! Tout aussi inattendues est la mise en rapport de la coupole bleue avec l’ogive bleue – une autre sorte de voûte, une arcade ou l’ossature d’une voûte. A cela près que la coupole désigne, au figuré, la zone éthérée des élites, l’endroit de l’élévation spirituelle ou d’où sont dirigées les destinées du peuple, par exemple. En levant les yeux au ciel, l’on peut avoir accès à la coupole, aux élites, en en devenant lui-même partie prenante. L’esprit doit tirer la matière vers le haut, et ne pas se laisser entraîner – par la matière – vers le bas… On est en présence d’un poème, apparemment une espèce purement littéraire, qui cumule, par l’effet d’un dénoté connotatif, par sens superposés, presque pyramidaux, significations et messages auxquels le lecteur ne se serait pas attendu. L’esprit devrait se lever au ciel à la vitesse de l’ogive et ne pas rater la cible : l’esprit suprême ; de la sorte, l’ogive devient un pont aboutissant à la vraie vie ; l’élévation du matériel doit être explosive, mais tout aussi bleue et bénéfique, à l’instar du Ciel. Celui qui peut opérer si facilement avec le mot, en lui conférant des facettes et des sens oubliés ou enterrés dans la matière, est nécessairement un philosophe tacite et subtil du langage, un praticien des potentialités latentes du Verbe – qui fut avant tout autre chose, voire se constitua en Commencement. Et quel fut ce Verbe ? Fiat Lux ! Et la Lumière fut…

La courbure (voussure) des voûtes, l’ogive réussissent finalement à offrir au Poète un abri princier. Avec ses 7 étoiles étincelantes, la Grande Ourse ressemble plutôt à un char triomphal de combat, car qui a décidé de cohabiter avec les étoiles, aura du fil à retordre, aura beaucoup à combattre, d’abord contre soi-même, ensuite contre les autres. Le tout est rotation, même le poète chuchote son requiem en rotation, le Grand Chariot tournant dans les espaces. Tout est mouvement, vain paraît-il : « Quel éparpillement d’étoiles, mis en vain en mouvement ». Il faut donc trouver à ce mouvement, lequel nous rappelle le tourbillon initial, un sens et une raison d’être, sinon les voûtes resteront fermées, à chacun alors d’en trouver la clé…de voûte (sic !) qui lui ouvre la Voie vers la Vérité, vers la Vie. Mon impression est que cet extrêmement subtil poète fait double emploi, use de la douleur ressentie par la perte de la Bien-aimée (ou de l’Amour –il ne saurait plus aimer, ou alors il ne se sent plus aimé…) afin de la changer en une philosophie de vie guérissant de la mort, dans un discours apothéotique sur la vraie Vie, qui ignore la mort, à preuve que lui et sa Bien-aimée sont inséparables, deux âmes jumelées…

Cette impression est confirmée par le poème La vie comme une guillotine, où l’adversative dar/mais, devient, d’une manière spectaculaire, lue et scandée adéquatement, dar/cadeau fait à quelqu’un ! L’adversité du sort, paraît insinuer le poète, peut se métamorphoser en son contraire, de même que dar peut signifier tant mais/pourtant que cadeau/présent, quelque chose qui d’obstacle devient (voie d’) accès. Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que, à des centaines d’années de Dante, nous nous retrouvons, grâce à ce recueil, devant une selva oscura de symboles, presqu’une forêt vierge (mot rappel ou renvoi ?...), luxuriante même, de symboles non encore déchiffrés, ou dont la signification a été oubliée, escamotée par l’écoulement du sable dans les clepsydres du Temps ? … Car les passages successifs par les divers états de l’âme (correspondant quasi-littéralement aux états de la matière, incarnée, n’est-ce pas, à partir des esprits déchus, réduits à la poussière du chemin), illustre l’enfer vécu et parcouru par le Poète en quête de l’amour, après l’Eden à peine verrouillé, de l’Amour merveilleux divinement vécu. A cela près que le Poète Vasile BURLUI réalise le saut de l’Enfer matériel, terrestre, en le situant sur les coordonnées du Haut, où l’on ne parvient qu’après avoir franchi les poètes de l’Esprit. Un Dante moderne donc, qui actualise la soi-disant problématique dantesque, ne la reconfigurant avec repères et jalons supérieurs, la marque manifeste du saut réalisé à la longue, du progrès de l’être humain prisonnier de l’Espace et du Temps, mais libre de profiter du Mouvement, du mouvement brownien de l’Esprit pour sa propre élévation de la cendre des empires déchus…

Le poème Le Vaincu ne porte même pas les germes d’un Vae victis, au contraire, le Vaincu deviendra le Vainqueur, en mettant de son côté l’adversité qui l’avait chargé. La querelle du Soi avec son propre moi, toujours reprise, sur divers paliers, à divers moments de l’histoire et de la littérature, « Bien que retiré en soi, comme dans des grottes tibétaines ». L’ascension, l’élévation spirituelle transparaissent limpidement, car l’allusion à Lhassa – le toit du monde (là où il n’est pas donné à n’importe qui d’aboutir), est évidente. Après l’ascension, s’ensuit la nécessaire immersion, preuve de la profondeur, mais aussi de l’abysse psychique : « Plongé dans l’abîme du soi comme dans les eaux hindoues », signifie brièvement et presque muettement, comme toute grande douleur, qu’il aura reçu le baptême de la malchance, avec l’autre, du feu cathartique. La signification du baptême, pour métaphorisée ou camouflée qu’elle soit, reste entière, et la localisation sur les coordonnées hindoues renvoie à la philosophie hindoue, y compris au rôle de la Karma dans l’accomplissement de l’être.

Le décryptage de certains vers, comme : « Enterrée dans mon propre rêve… », renvoie au voile de Maya, à l’illusion (auquel l’évanescence du rêve peut conférer une certaine solidité) que la présence disparue n’est pas encore devenue absence, que l’étant n’est pas encore définitivement revenu dans le non-être, qu’Ouroboros n’a pas encore mordu sa queue. Le Poète, possesseur de secrets jaillis de qui sait quels moniteurs, ne crie ni Rien ne va plus, ni Tout se ligue contre moi, ni ne lance des imprécations à odeur de blasphème à l’adresse du Ciel. Son périple dans l’astral le mènera, inévitablement, dans les champs élysées de l’âme, aveuglément embelli par les palais de l’esprit, là où brûle sans cesse la veilleuse du divin, et ceci lui suffit pour ne pas désespérer, ne pas accuser ou chercher des coupables au-delà de soi…

Le poème Allez, bonnes gens, venez aux palissades, paraît être l’émanation d’une verve débordant d’humour noir (non pas nécessairement endeuillé), cynique par endroit : le poème a même l’air d’une lapalissade en vers. La clé du poème est dissimulée dans le dernier vers, dont l’essentialité dérive de la lapalissade de l’apparence, du domaine de l’évidence, de toute façon : « Les gens… que devient-on ? ». Le poème Fleurs de glace paraît être une immortelle des neiges, un noble edelweiss, peinte par le peintre à qui il renvoie subtilement, par une habile licence lexicale, Poetul : ghiata[2], au lieu de gheata. La glace, la solidification de l’écoulement, l’illusion de l’arrêt sur place, de la pétrification, du figement non seulement dans le projet, mais aussi la stagnation des pleurs, de la douleur, tous ces sens et d’autres encore, comme :juger froidement, un état de lucidité maxima, la pureté de l’eau glacée rappelant celle du cristal, s’ajoutent et se constituent en l’abri princier de l’évadé de soi. A quoi une grande âme, si elle ne tient qu’à un lambeau ? Et le vers renvoie au lamartinien : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Une grande âme, grosse comme l’Himalaya, se fait toute petite devant la ravageante solitude. Devant le non-être, guetté par le « ne plus être », l’être reproche à la vie les méchants crocs, allusions plutôt aux écueils blottis au fond de l’eau et qui provoque le naufrage et l’échouement des navires, même de ceux qui naviguent toutes voiles dehors…

Au lieu de conclure, je paraphraserai l’auteur en question : « Quelle fusion dans ce filet de voix moribonde ! / Là, au dehors, tant de tristesses abondent… Par combien de fois les coqs auront-ils chanté avant que le poète n’aie terminé d’écrire ce merveilleux poème et, surtout, avant qu’il ne l’ait compris ? Car ce poème est pareil à un puzzle, mettant à dure épreuve la délectation du lecteur dédié à ce genre. Mais, surtout, c’est un concert mélancolique, une symphonie pendulant entre Bach et Mahler, un certain Requiem revenant obsessionnellement en toile de fond… A moins d’entrer dans un état de grâce, cette lecture initiatique – dans les joies et les tristesses de la vie, s’avère être pénible, sinon impossible. A l’image de la Vie elle-même… 

Pour la bonne bouche, voilà, à titre d’exemple, quelques-uns de ces superbes poèmes, que nous avons pris un énorme plaisir à traduire.

 

 

REQUIEM

 

Hier soir, nos âmes ont rendu le dernier soupir

Jumelées par leur tout dernier amour.

Vers le Ponant, une étoile vient de mourir

Chuchotant son requiem en cercles, tour après tour.

 

Dans tes cheveux, j’allumerai pollen stellaire

Sur ton âme, bûchers de roses mettrai-je, tel un voile.

Tout en brûlant moi-même  météore  dans les airs

Notre histoire à nous, la dirai-je aux étoiles !

 

 

DERNIER CROQUIS

 

Ton délicat profil de fille a un vague contour,

Ton sourire est le don que me fait le ciel d’azur.

Sous les cheveux noirs, tes yeux comme de la braise éteinte

Deux météores à travers les espaces, leur flèche ont déteinte.

 

 

LE VAINCU

 

Retranché en moi-même, comme dedans les grottes tibétaines,

Je reste à attendre les messagers de cette blanche paix.

Est-ce que je me réconcilierai jamais avec moi,

Ou juste des armistices signerai-je sur les cités ?

 

Et tout immergé en moi-même comme dans les eaux hindoues,

Dans mon âme pure, l’existence je m’en vais ciseler.

Dans mon rêve enterrée, ta blanche colombe, elle, dormira.

Par ces arômes bien purs, ton corps, là, est embaumé !

 

 

 

 

 

 

 



[1] allusion à la célèbre ballade Miorit(z)a

[2] Ghiata est le nom d’un très grand peintre roumain.

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