A votre santé, poor Yorick! par Dan Predescu. Trad. Veronique Malengreau. Editions Baudelaire, Lyon, 2011

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Préface


C’est l’histoire d’un bouffon, une tranche de vie d’un Yorick contemporain jeté dans le monde ubuesque de la Roumanie sous Ceaucescu, dans les années‘80, un monde figé sous une chape de plomb, un paradis de la délation. Telle est la toile de fond de ce qu’il est difficile de qualifier : un pamphlet, une satire, un roman sur un avortement clandestin ? Un peu tout cela finalement où l’on passe de l’humour le plus noir et le plus grinçant, à des tirades surréalistes ou des dialogues de roman de gare. L’auteur se joue et se déjoue de la langue de bois, la tire jusqu’à l’aberration. Aucune description précise ne peut avoir la même force que cette émotion débridée pour pressentir cette folie. Un rythme survolté dans l’enchainement des mots comme un mécanisme devenu fou. L’us et l’abus de jeux de mots, d’anagrammes, tout est à lire au deuxième degré. A cela s’ajoute l’inclination bien connue du peuple roumain pour le rire et les jeux de langage en signe de protestation face à l’occupation soviétique puis national-communiste.
Vous trouverez énormément de références dans le texte, références historiques, politiques, littéraires, références indispensables pour tenter de cerner une réalité par ailleurs inénarrable. Le but n’est évidemment pas de donner un cours d’histoire contemporaine ou d’histoire tout court de la Roumanie mais d’approcher au plus près la misère intellectuelle d’une population aux ailes coupées, abrutie de discours lénifiants, ou Kant rivalise avec un petit paquet de beurre. Passe de la fiction au récit témoin où l’imaginaire s’ancre dans le réel ou l’historique.
Ne vous étonnez donc pas, cher lecteur, si certains dialogues suent la poussée d’acné mais le dépassement de l’adolescence ne peut se faire qu’en opposition, à la lumière des différences et des confrontations. Et dans une Roumanie sous l’hégémonie d’une pensée unique et abrutissante, l’exercice est difficile. Et le chemin tortueux passe par la dérision et l’ironie, seules échappatoires. Se glisser comme une anguille insaisissable dans un discours plein de lézards, (l’expression se devait d’etre allusive, conspirative, periphrasique) comme aime l’illustrer l’auteur.
Alors on prend un quotidien gris, de passé et d’avenir sans présent et on introduit un problème de grossesse non voulue au sein d’une politique imposée de fécondation, un peu de securitate, une louche de dénonciation, 100g de salami, un passage par le théâtre de l’absurde, on mixe tout cela dans une logorrhée totalement débridée peu ponctuée où l’historique s’unit à la fiction et vous voila face à Ica et Dana, et Margot et tous les autres, éléments d’une société en pleine déliquescence.
C’est un texte à lire d’une traite en se laissant bousculer, entrainer dans sa folle sarabande, tourbillon autour d’un profond vide existentiel. Riez, pleurez puis il vous restera un gout doux-amer qui vous approchera un peu des ces années-la en Roumanie.

Véronique Malengreau - traductrice

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La beauté sauvera le monde
F. M. Dostoïevsky

L’épée ne coupe guère les têtes rabaissées
(folklore roumain)

 

Chap. 5

Salauds

 

Arrivé à Bucarest ou La ville de la Poalele Tâmpitei,[1] comme la dénomme Alexandru lors de nos discussions de bistrot, j'ai récupéré mon appareil photo mis en réparation deux mois plus tôt et je suis parti vers le parc Herastrau dans l'idée de faire deux ou trois photos pour le tester. Vers les quatre heures de l'après-midi, il faisait près de trente degrés. Mes pieds s'enfonçaient dans l'asphalte, les mouvements des passants semblaient filmés au ralenti. C'était un jour d'été typique à Bucarest où les nerfs, attisés par le mélange d'odeurs que l'on ne peut trouver que dans la partie nord du parcours de l'autobus 31 et nulle part ailleurs — essence, pneus surchauffés, sueur et déodorants venus de l'Ouest — semblaient prêts à se décharger à tout moment, sans que cela ne se passe néanmoins, à cause de la chaleur qui ramollissaient encore les réactions des asthéniques les plus impénitents.

Je me mouvais comme un automate, pensant même ne plus être capable de penser à quoi que ce soit. J'étais dans des dispositions justes bonnes pour le suicide. J'avais été à l'heure du déjeuner à une audience de Titi Grof, une grosse légume, plus exactement le Directeur de la Direction du Personnel du Conseil Culturel et de l'Education Socialiste, afin de postuler pour un emploi à Bucarest. Mais il me fit comprendre qu'il n’y avait aucune possibilité et il n'y en aurait pas avant deux ou trois ans. Le monde est vaste; je suis jeune et talentueux. S'il était à ma place, il saurait ce qui lui reste à faire, me dit-il en me serrant la main d'un air tendu et me faisant sentir que le pire qui lui soit jamais arrivé à lui, c'est de se réveiller activiste de parti, en voiture noire avec chauffeur avec le grade d'adjudant-major. Quelqu'un devait le défendre lui aussi. Car nous sommes en guerre, n'est ce pas?

Qu'il aille se faire voir Titi. Personne ne se suicide à quatre heures de l'après-midi, d’autant moins par une telle chaleur. Le parc Herastrau était désert; il semblait que tout souffle humain se soit réfugié dans les barques et pédalos qui tanguaient de-ci de-là sur le lac. Je me suis dit que ces gens étaient masochistes. Payer cinq lei l'heure pour jouer de la rame dans une telle fournaise, révèle une âme d'esclave. On pourrait en tirer l'une ou l'autre blague politique, dans le plus pur esprit querelleur bucarestois.

Sur le rivage, sous un parasol rouge, une échoppe de ballons et trompettes en fer blanc. La vendeuse, une naine bossue au visage hideux, ridé, me regardait interrogative. C'était une vision étonnante: en inclinant un peu l'appareil photo, la figure contorsionnée se profilait large sur fond de géométrie rigide de la Casa Scînteii, au milieu de laquelle les rayons du soleil se reflétaient sur l'eau. Je pris rapidement une photo et me préparai à tourner les talons. La naine me dévisagea longuement. Intimidé, je sortis un billet de dix lei tandis qu'elle me glissait deux ballons dans les mains.

A la sortie du parc, je les jetai dans une poubelle où il était écrit "Gar ez a ville ropre". Je me demandais si c'était la pitié qui m'avait fait faire provision de ballons, ou un quelconque sentiment de culpabilité — il faut dire que ce n'était pas bien malin de la photographier sans lui demander son avis — lorsque je me rendis compte qu'il s'agissait là de mes derniers sous. Cette brigande gagne finalement en une semaine ce que je me fais en un mois! Quel homme charitable je suis!

Mais puisqu'il me restait des billets d'autobus, ce n'était pas trop grave. En face de Casa Scînteii, je découvris un vieillard extraordinaire. Il était assis sur les marches portant la statue de Lénine, et avait sur le dos un vêtement épais et noir. Il semblait fait de la même matière que la statue, mais en une autre couleur. Sur son front, étonnamment, pas l'ombre d'une goutte de transpiration. Il avait des sourcils blancs incroyables qui lui descendaient jusqu'aux paupières, telles des gouttières enneigées. Un vrai papa Noël, en plein été! Je lui ai demandé l'autorisation de le photographier, ce qu'il accepta allègrement. Il semblait à mille lieues de nous autres terriens, les fesses sur le granit de couleur foncée qui devait brûler comme l'enfer. Un milicien s'approcha à pas sautillants:

— Vous êtes étrangers, me demanda-t-il?

— Oui, lui ai-je répondu machinalement.

— Comment se fait-il dès lors que vous parliez roumain?

— Et vous, pourquoi m'interrogez-vous en roumain?

Le représentant de l'ordre demanda à voir mes papiers et se calma lorsque je les lui eus montrés.

— Pourquoi prenez-vous des photos de ce misérable? Pourquoi pas plutôt des bâtiments ou des monuments? Ou encore le parc? C'est plus esthétique!

Je l'ai remercié de ses conseils et suis parti, ravi d'avoir pu tirer le portrait du Père Noël. J'en riais tout seul dans l'autobus. Ce dindon avait l'étoffe d'un rédacteur chef. J'en entendais encore les conseils, formulés dans les mêmes termes, même si ceux-ci possédaient plus de bouquins que ce vigile de la Casa Scînteii. On n'y peut rien, l'appareil photo est une machinerie athée, qui n'a jamais appris les chants d'église et qui, dès lors, n'enregistre pas ce qui doit être mais ce qui est. C'est pour cette raison que le photographe ou le reporter est une personne tellement antipathique, une créature tellement suspecte qui doit être mise au pas afin qu'elle ne voie pas n'importe quoi. Les photographies sont "insolentes". Mais la réalité, est-elle pudique? Les films et les livres que je n'ai pu voir ni lire avaient le défaut de "présenter notre réalité vue de l'escalier de service", comme le dit un jour Ciomâga à propos d'un film de Daneliuc. Le tov [2] ne sert que la façade. Sans escalier de service, il est difficile de comprendre la façade et, à l'époque, je cherchais encore à comprendre. Ciomâga aurait-il un jour cherché à comprendre quoi que ce soit? Aurait-il jamais fait autre chose que de tirer la langue dans un défilé au pas de l'oie? Et finalement, en Orient, il y a deux ou trois mille ans, c'étaient des eunuques qui étaient les administrateurs des grands empires. Ou ambassadeurs — et laissés gravides de "l'image du pays au-delà des frontières"

... Mais pourquoi étais-je aussi tourmenté? J'attendais seulement ma Joiana Cosânzeana [3] de Margot, une autre écervelée...

J'ai pris un peu d'argent avec moi dans l'idée d'acheter quelque chose à boire. Dans un magasin sur la route, la première chose que je vis était un long chapelet de saucisses et de salamis, au-dessus duquel se trouvait une annonce: "dans ce rayon, nous ne servons pas de charcuterie", quant au champagne, ils n'en avaient pas et je pris donc la route vers le centre.

Après avoir finalement trouvé une bouteille, j'entrai au Birtlux[4]. Alors que les autres bistrots avaient installé des tables sur le trottoir, les habitués stakhanovistes [5] du lieu résistaient, stoïques, à la moiteur de l'intérieur. Une chaude atmosphère, et alors? Ahoe donnait son cours de poésie, admonestant ses élèves assis à une table à l'autre extrémité de la pièce. Virgil Marinescu se chamaillait avec Raul Arghelutza: chacun soutenant avoir plus souffert que l'autre du fait du communisme au temps de Staline (on venait à peine — moins de 10 ans pour être précis – de pouvoir proférer des insultes antistaliniennes, et la question de la « décennie obsédante » était encore à la une). Face au comptoir, Rodion Mocanu, mon acteur préféré, buvait de la vodka dans sa propre chaussure.

 

A une certaine heure du jour, les rédactions du coin déversaient là leurs rédacteurs. L'atmosphère était saturée de littérature. Les serveurs gonflaient consciencieusement les comptes en cours et dont l'apurement restait la plupart du temps de l'ordre de l'hypothèse. Parfois certains de leurs titulaires étaient transférés en province et leur chemin vers la gare ne passait pas par ici; d'autres mouraient purement et simplement, bien qu'encore jeunes.

— Nostalgies prénatales, cria l'un d'eux. Birtlux est une matrice! Ce n'est pas une figure de style. La matrice de votre mère! Vous aimez rester ici au chaud. Sortez dehors… à la lumière!

Je pensais suivre son exhortation. C’était sans compter Lavinia. Je ne pouvais pas ne pas lui dire bonjour. Lavinia trônait à sa table au fond du bistrot, toujours la même depuis que je la connais, elle, ses filles et la vénérable demeure à la spiritualité élevée qu'était le Birtlux.

Lavinia était la mère des filles de la vénérable demeure. Au contraire des putains de type Salva-Viseu,[6] pour les "chantiéristes" du Tourist [7] (Piata Romana pour ceux qui l'ignoreraient), et des collaboratrices pour ainsi dire officielles des "organes" du Lido, de l'Ambasador et de l'Inter,[8] les habituées d'ici n'étaient que des grands coeurs, quelques désintéressées, quelques muses parfois même. Maintenant que j'écris ceci, je pense qu'il est impossible qu'elles n'aient pas joué un rôle dans la satisfaction de la curiosité innocente des meilleurs de tous les mondes possibles où j'ai eu l'honneur d'une certaine façon de vivre, eu égard à ce que se dirent les journalistes, les acteurs, les écrivains lorsqu'ils se retrouvaient entre eux. Cependant, je n’étais pas à l'époque si mesquin ou suspicieux. Je me réjouissais simplement, ainsi que les autres, de ce qu'elles étaient à ce point accessibles et assoiffées de culture et que, après une partie de tendre chamaillerie, elles n'effaçaient pas tout d'un trait mais voulaient savoir ce que j’avais écrit ces derniers temps et même mes opinions sur le Père et la Mère de la nation.

Depuis que je la connais, elle est étendue, un café devant elle, dans le même coin du bar, dès 3h de l'après-midi jusqu'à la fermeture. Petite, blonde, les yeux verts, Lavinia avait toujours autour d'elle deux ou trois filles et était toujours disposée à raconter les dernières blagues sur Ceausescu et sa Demeurée Illustre. Nous échangions toujours quelques mots lorsque je passais par là. J'avais compris depuis longtemps, sans que quiconque n'ait eu à me l'expliquer, que si l'on avait des intentions à l'égard d'une de ses filles, il était bon de s'asseoir à sa table, et de payer un verre à tout le monde. Mais il fallait le faire de manière correcte et non comme des Plutasii de Bistritsa,[9] ainsi que l'on appelait la catégorie en question au Birtlux.

Un crétin a manifesté un jour ses intentions de manière un peu trop directe en disant "Hé, Lavinia, file-moi cette fille aux gros nibards juste en face que je te reverse un demi-litre de Stalichnaya... Il n'en fallait pas plus à Mama Lavinia:

— Comment oses-tu, animal? Sors d'ici imbécile! Pour qui me prends-tu? Tu veux mon sac sur la figure ? Tire-toi avant que j'appelle la milice.

Hé oui, il aurait du respecter le protocole du lieu s'il voulait obtenir quelque chose sans mettre personne en colère...

A cinquante-cent ans, Lavinia était une créatrice en cours d'affirmation, encore méconnue. Dès lors qu'elle sut que j'étais entré à l'IATC, puis que je l'avais terminé, elle m'a bien raconté dix fois le scénario du film qu'elle avait en tête.

— Tu vois, il s'agit de l'histoire d'un amour illicite. Deux jeunes de l’Union de la Jeunesse Communiste qui distribuaient illégalement un manifeste s'aimaient. La Sureté est à leur poursuite, mais cela ne les stresse pas et ils s'aiment.[10] La scène finale se passe la nuit, à la lueur de la lune dans une clairière. Ils font l'amour sur l'Hymne à la joie. On lui voit les seins, grands, un numéro six certainement, et durs. Je me demande à qui donner le rôle. Ensuite, c'est son dos à lui qu'on voit, large, avec ses pieds à elle sur ses épaules, les orteils battant au rythme de la musique. Pour finir, la lune dans le ciel, et un manifeste qui tombe doucement. Tu es mauvais [11] de ne pas vouloir faire ce film.

La pauvre, elle me croit réalisateur de films. Ou du moins, elle fait semblant. De toute façon, la chose positive c'est que nous avions les mêmes goûts en matière de seins.

— Je le ferai, ma chère Vanilia, ce sera même la première chose que je ferai lorsque je reviendrai à Bucarest et que j'aurai trouvé un boulot.

Je suis ensuite parti. J'avais rendez-vous avec Margot.

 

La naissance d'un enfant l'avait rendue encore plus belle. Cette nuit ensemble, après tant d'années, était celle d’un grand jour. Mais voilà qu'elle pleurait...

— Gretchen, lui soufflais-je à l'oreille, je n'ai jamais imaginé qu'une femme puisse pleurer dans le plaisir.

Elle ma jeté sur le côté, a tiré le drap sur sa tête et à continuer à sangloter. Je me suis relevé et me suis assis au bord du lit.

— Qu'est ce que je t'ai fait, ma petite fée? Ou alors serait-ce le remord d'avoir trompé ton dragon de Vutsa... Excuse-moi de parler ainsi, mais...

— Tais-toi. Tais-toi tout de suite!

Je lui ai reversé un verre de champagne acide, le seul que je sois parvenu à trouver. Mais elle a secoué la tête et s'est remise à sangloter.

— C'est la première fois... depuis des années...que je ressens cela... Je ne suis pas venue pour coucher avec toi, je suis juste venue pour pouvoir pleurer; je voulais moi aussi un lieu où je puisse pleurer...

C'était bien typique de Grete: t'expliquer après avoir fait l'amour avec toi que le but de sa visite n'avait rien à voir avec cela mais bien avec quelque chose de, disons, austère — en te suggérant par là même qu'il est absolument normal que le but déclaré et la réalisation concrète soit aussi distant que la Terre de la Lune. Mais laissons de coté ces digressions philosophiques, il faut bien constater que même le salaud de Michou savait de quoi il parlait, à savoir les compétences conjugales du colonel. C'est incroyable comment le parti connait bien tous les siens, de la situation des labours en automne jusqu'à celle de ses bœufs faisandés aux épaules étoilées. En vérité je vous le dis, rien n'échappe au Parti.

Margot passait aisément des larmes au rire et inversément:

— Tu connais le test de Rohrschach? Où le psychologue te montre des taches d'encre et te demande ce que tu vois. Ces derniers jours, je me disais qu'il valait mieux qu'aucun psy ne me le demande.

Je vais essayer de retranscrire en termes décents la phrase que sortit ensuite celle avec qui je venais de pécher. En résumé, Gretchen m'a avoué que quoiqu’elle regarde, une tache d'encre ou un nuage dans le ciel, il lui était impossible de voir autre chose que ce que l'on pourrait appeler "un phallus" immense dans son état le plus glorieux. Et cela, parce qu'elle n'en avait plus vu en vrai depuis qu'elle s'était mariée. Je l'ai regardée longuement puis me suis dit en mon for intérieur: "Tu es une sainte. En Inde, en tous cas, tu serais considérée ainsi. Et les voitures s'arrêteraient au milieu du chemin pour te laisser passer lentement, en faisant sonner ta cloche".

 

Actuellement, elle se trouve à Bucarest comme étudiante à Fane Ideologu,[12] section journalisme. Dans un futur prochain — si tout marche bien pour moi (pour moi, non pour elle car il n'y avait aucun obstacle pour elle, même son gosse était élevé par sa belle-mère) — nous allions être collègues. Pendant un instant, je me suis senti un peu pouilleux, à l’idée que je puisse penser une telle chose à propos de cette femme (superbe) que je tenais dans mes bras, quoique... si je me rappelle de toutes mes admissions ratées... de tout ce que j'aurais à faire pour tous ces maudits examens, toutes ces conneries à apprendre par coeur qui m'intéressaient encore moins que mes premiers langes et qui n'avaient rien à voir avec ce qui m'attendrait par la suite... Pourquoi, comment, Bon Dieu, certains ont-ils autant de chance?

Comment? He bien, en violant Vutsa, mon vieux, même impuissant et macérant dans le whisky, me suis-je dit durant la fraction de seconde qui suivit. Après tout, pourquoi n'as-tu pas trouvé toi aussi une colonelle ou major de la Securitate que tu fasses chanter d'une dénonciation au CC. Tu n'es qu'un con qui ne sait pas s'impliquer dans l'activité socio-politique, à savoir dans la construction du Meilleur des Mondes Possibles et Imaginables Développés Multilatéralement! me suis-je dit in peto.

Mais le plus incroyable dans ce mariage, c'est le fait que Margareta avait un dossier très compromettant qui, si les choses n'avaient pas été aussi absurdes dans le Meilleur... etc... ne lui aurait même pas permis de dire bonjour dans la rue à un type comme Vutsa, alors imaginez le prendre pour mari.

A propos du contenu de ce dossier, j'ai appris quelque chose par l'intermédiaire d'un vieil article de Scînteia, signé — coïncidence — du sieur Ciomâga. Que voulez-vous, avant d'être un essayiste distingué en histoire et philosophie des civilisations terrestres ou non, il fut quelque peu, disons, rédacteur de la vraie Scînteia, la véritable, la vénérable des années '50. Margot se promenait avec l'article en question dans son sac. Une copie, cela va de soi. Elle me l'a fait lire attentivement.

J'ai du le lire à deux reprises avant de saisir de quoi il était question. Ciomâga pouvait étaler de la merde d'une façon tellement métaphorique, tellement à la Ionel Teodoreanu,[13] que même en mille ans, il aurait été difficile de comprendre que dans son article il était question d'aiguiser la lutte des classes ou bien de la bestialité impérialiste américaine qui venait tout juste d'expérimenter une nouvelle arme nucléaire dans la région de Bikini, à la sainte frontière de l'inexpugnable Union Soviétique, c'est-à-dire à deux pas de Patârlagele [14] et que sais-je encore, et cela, dans le seul but de saboter la production de petits pois de la région de Miercurea Ciuc.

 

En langage clair, voilà ce qui était écrit dans l'article photocopié: un détenu s'était échappé quelque part dans le Baragan. Pour je ne sais quelle raison, sa fuite fut découverte très vite, de telle sorte que ses poursuivants n'ont eu qu'à encercler une surface assez réduite de champs d'où il n'avait certainement pas pu sortir. Ils ont flairé, mètre par mètre, la terre poussiéreuse sur laquelle il n'y avait qu'une de ces excavatrices immenses qui servait au chantier où travaillaient les détenus. Ils n'ont rien trouvé et, comme il commençait à faire nuit, ils ont posté deux sentinelles près de l'engin et ont continué leurs recherches plus loin. Le lendemain matin, le mécanicien mit en route l'excavatrice et vit que quelque chose ne tournait pas rond. Il alla vérifier la transmission et y a trouvé un amas de chairs fraîchement hachées. C'était le fugitif en question. Qu’il repose en paix.

Et comme je vous le disais, Ciomâga écrivit pour l'occasion un article vibrant, comment en aurait-il pu être autrement, sur notre époque qui "broye dans ses dents d'acier les restes putrides du passé" et sur les "sacrifices grâce auxquels se construit l'avenir". Sur le sang décomposé (cette question était toujours à la mode, même si les années avaient passé depuis la petite brochure sur la poésie de la putréfaction et la putréfaction de la poésie) qui allait fertiliser les nouveaux labours sans limite.

— Si on y pense, il n'est pas loin de l'animisme, tonton Ciomâga, en ajoutant, docte, qu'il était coutumier il y a 10.000 ans d'arroser les champs de sang provenant de sacrifices humains, pour une fécondation de la terre, comme je l'ai vu dans un film de Pasolini.

— C'était mon père, dit doucement Margot. Et elle se remit à pleurer.

 

Si j'ai bien compris, et si Margot n'est pas la dernière des hystériques mythomanes, elle apprit les conditions de la mort de son père par une négligence commise par Vutsa.

Il venait juste de recevoir d'un de ses collègues un dossier concernant Pafnotescu, quelques mois à peine avant le lancement auquel nous avions participé en compagnie de mes élèves. Vutsa s'était endormi, comme ça, un dossier sur la poitrine dans le sofa du living, après avoir échangé de nombreuses opinions avec le dénommé Johnny Walker. Margot le prit tout doucement afin de le poser sur la table à côté. Sans le vouloir, elle l'ouvrit à une page recouverte de vers. Un titre l'intrigua: "Une soirée avec les lions". Elle lut la poésie qui lui plut et continua à feuilleter le dossier et tomba sur des pages non signées, tapées à la machine, dans lesquelles un inconnu parlait de l'irrationnel et du mysticisme dissimulés dans chaque poésie du manuscrit du Prof. Dr. Pafnotescu. Venaient ensuite encore trois ou quatre pages dactylographiées, mais sur une machine différente, à propos d'une conversation qu'une interprète de musique folk, Béatrice Ivanovici, avait eue avec le Prof. Pafnotescu. A propos de cette conversation, il y était dit que le Prof. Pafnotescu avait raconté à Béatrice certains de ses souvenirs de la Grande Ile de Braila[15] et qu’il lui avait récité certaines poésies du manuscrit, tout comme d'autres, qui ne s'y trouvaient pas. Béatrice ne connaissait aucune poésie en entier mais juste un vers: "Prophètes, héros, martyrs et porcs" qui, même pour l'auteur du rapport en question, semblait inimprimable, malgré ou peut-être à cause du fait que le contexte ne permet pas de dire qui sont les héros et qui sont les porcs. Mais ce n'est pas cela qui fit frémir Margareta, mais bien le témoignage du Professeur qui composa en 1958 le poème qui commence par ce vers. A savoir la référence au jour où un de ses collègues de détention fut malaxé par les engrenages de la boite de vitesse d'un des équipements de chantier "où se cachait l'évadé". Le professeur donnait son nom, Muntean Gheorghe, originaire des environs d'Oradea à ce qu’il s’en souvenait.

— C'était mon père. Mon père mourut en 58 lorsque j'avais deux ans. Il est mort dans un accident de travail sur un chantier, du moins, c'est ce que ma mère m'a toujours dit. Avant de regagner l'institut, je suis passée par la maison voir ma mère. Je lui ai hurlé toute la soirée dessus, pour qu'elle me dise la vérité à propos de papa.

La vérité est que, de fait, le père de Margareta ne l'avait jamais vue puisqu'il fut saisi par les "Organes" environ trois mois avant qu'elle ne vienne au monde. Et cela, tout simplement, parce qu'un samedi, il s'enivra au bar du village, et sortit des insanités à ces "organes" qui buvaient sec à deux tables de là.

Lorsqu'elle comprit qu'elle ne le verrait plus de sitôt, la mère de Margareta l'a aussitôt oublié. Cela lui fut d'autant plus facile qu'ils n'étaient pas mariés, du moins sur le papier. Elle partit travailler comme ouvrière à Brasov et, quelques années plus tard, elle revint dans un village près d'Oradea. Pauvre femme, mais grâce à son instinct sûr, elle évita bon nombre de désagréments à sa fille. Elle se maria après cela à un homme suffisamment bon pour qu'il accepte que son nom soit mis sur le certificat de naissance de Margareta, où, jusqu'alors, ne figurait qu'un blanc à la place du nom du père. A l'époque de leurs noces à la mairie, puisque d'église il ne pouvait être question, Margareta était déjà en âge scolaire.

Il avait raison le poète-professeur-docteur-d'aliénés: nous sommes tous sur la même galère, prophètes, héros, martyrs et porcs, pour reprendre ses termes. Comme le monde est petit... sans parler de notre pays... qu'on le veuille ou non, nous nous rencontrons, nous nous marchons sur les pieds, brutes et morts innocents, ou vivants et morts qui ignoreront jusqu’à leur dernier instant pourquoi ils sont tués. Vivants et morts, morts et vivants qui dessus, qui dessous, dans un heureux fourmillement. Chez nous, le seul lieu au monde où, selon la tradition, avant de dévorer sa proie, le loup lui fait un petit. J'aurais donné beaucoup pour savoir quel genre de petite brebis se trouvait dans mon lit.

J'écris ainsi espérant pouvoir être compris, même de celui qui n'a pas la moindre idée de ce que nous avons connu ici, de notre vivant. De celui-là qui nous contemple et nous examine, suivant sa capacité de jugement simple et naturelle, et non suivant notre logique spécifique et ancestrale, que l'on ne retrouve nulle part ailleurs. J'aimerais être compris même d'un martien à la limite. Mais il se pourrait néanmoins que mon martien s'exclame en me citant: «mais comment, putain de ta mère, puis-je comprendre l’existence de ces êtres, tellement bizarre, tellement paradoxale?» (en supposant que mes petits bonshommes verts de Mars aient un correspondant à ce "putain de ta mère" tellement spécifiquement terrestre). "Ce cher Ică sait pertinemment bien que le but de son existence n'est rien d'autre qu'une pauvre position sociale sale et incertaine de coprophage, dans la presse détestable d’un régime politique craint, même par les plus grands manitous qui, souvent, peuvent au moins mettre leur progéniture à l’abri à l'Ouest, dans le camp hostile, ne pouvant partir eux-mêmes car celui qui donne sa main au diable ne peut plus par la suite se la remettre en poche, comme si de rien n'était. Alors pourquoi donc ce quidam étrange ne se satisfait-il donc pas d'être un individu quelconque, un prof anodin, là, à la SPA quel que soit le sens de ces initiales, d'autant plus que cela lui assure une vie plus tranquille et même un peu plus de liberté, et tout cela pour le même salaire ? Car si j’ai bien compris ce salaire est le même que celui d'un autre quidam sans éducation? Cela vaut-il la peine de devenir quelqu'un juste pour le plaisir intéressant d'être espionné par la Securitate?"

He bien, à l'époque, c'est bien ce que je croyais. Si pas pour autre chose, du moins pour le fait que dans la position à laquelle j'aspirais, je n'étais plus dans les mains d'obscurs et ordinaires SS de camps de concentration, brutaux, analphabètes, malveillants et envieux, mais bien dans celles d'un commandant de la section politique, plus stylé, à l'horizon plus large, etc. etc. C'est une chose que d'encaisser les insultes et des coups de matraque d'un NKVDiste fanatique, venu des fin fonds de la Russie, et tout autre chose d'être bâillonné par des camarades avec un doctorat de Moscou, ou même Paris, capables de t'asséner des citations latines, tout en manipulant le fer rouge, avec un regret sincère. Autres agents, autres plaisirs. Des rédacteurs en chef, des représentants à l'ONU, enfin des gens avec lesquels tu peux échanger des propos. Tels étaient les parents de mes collègues de faculté. Le moins bien loti d'entre eux étant une fille dont le père n’était que commandant de la milice de district.

"Cet Ică se jette dans la gueule du loup et c'est à peine s'il sait qui est le loup". Oui, mon cher martien inconnu, je sais. Par la suite, ce que je tentai de faire c'est de me cacher derrière une molaire du fond de la gueule du loup, malgré l'odeur fétide. Cette atmosphère du ventre de la baleine aurait même déplu à Jonas.

Voilà comment les choses apparaissaient à distance, sauf que, moi, à l'époque, je les voyais de très près. Avec le recul, j'ai moi-même de la peine à croire que je me sois retrouvé au lit avec la "molaire", c'est-à-dire, Gretchen, juste pour l'amour d'elle. Je suis même prêt à oublier que ce n'était pas moi qui l'avait invitée chez moi. Un petit Julien Sorel qui avait ou semblait avoir pensé à tout cela beaucoup plus tard. L'un dans l'autre, j'avais tenu dans mes bras le meilleur et le plus enivrant de mes souvenirs du temps de mes études. Cette forme d’ivresse était bien celle dont nous manquions le moins à l'époque. Les autres étaient impossibles. Ailleurs dans le monde, un autre de mon âge aurait probablement expérimenté bien d'autres aventures.

Mon ami Cioanca, par exemple, laissa tomber la faculté (section image) deux mois avant l'obtention du diplôme, car il venait d'obtenir son passeport pour les USA. Il devait se dépêcher, m'expliqua-t-il, avant que "ceux-là" ne changent d'avis. En 1976, les "ceux-là" très prompts à changer d'avis, il est vrai, dans ce genre de situation, étaient les "nôtres", pas comme aujourd'hui, où ceux qui le font sont plutôt les Américains. Il n'est revenu qu'une seule fois, en 1978, lorsqu'il s'est marié avec l'une de ses nombreuses amies de Bucarest. "Ce n'est pas tant que nous ayons eu envie de nous marier" me dit-il, « mais si je peux sortir quelqu'un de ce trou, pourquoi ne pas le faire ». Il ajouta que sa vie n'avait rien d'extraordinaire. Tout ce qu'il avait réussi à trouver, c'est un boulot misérable de laborantin pour un photographe de quartier à New York. Il fut un des meilleurs opérateurs de films de sa promotion.

Lorsque je lui ai demandé pourquoi il n'avait pas trouvé au moins un boulot de cameraman dans une des nombreuses chaines de télévision de là-bas, il m'a répondu: "la langue! J'en connais juste assez pour me débrouiller au supermarché. Et quand bien même j'aurais parlé l'anglais parfaitement, vu le nombre de nationaux qui font la file à l'embauche à la télévision..."

Un autre, Adrian Lavric, qui était un bon copain à moi pendant son heure de gloire, quand il était le plus technique des semi-lourds du "Rapid", a laissé brusquement la boxe, pour atterrir en Allemagne en 72. Dans le temps, lorsque nous habitions tous deux dans la même rue du quartier Domenii, Adi me proposa une chose intéressante: que je devienne boxeur. Et je devins ainsi son partenaire de rechange mais pour une courte période. Après avoir mordu le sol une dizaine de fois, j'ai abandonné. Ce qui me plaisait, en fait, c'était la bière après l'entraînement. Dans sa nouvelle patrie, Adrian fut, un temps, ouvrier non-qualifié dans une usine qui fabriquait des systèmes de freins pour Volkswagen. Par la suite, il trouva un travail fort bien payé sur une plate-forme pétrolière en Alaska. A l'époque, il m'écrivait qu'il gagnait 6000 DM par mois, une somme énorme, plus un mois de vacances payées par an aux Bahamas ou une autre île du genre, plus bien d'autres avantages. Depuis son départ au Pôle Nord, je n'ai plus entendu parler de lui.

Cristina Retezeanu, collègue et amie proche, venait tout juste de terminer la section Acteurs et devait apparaître dans deux films (avec son visage à la Catherine Deneuve bis, tout le monde lui augurait un avenir irrésistible) quand elle fila en Allemagne où elle avait de la famille. Il y a quelques années, je suis tombé nez à nez avec elle sur le boulevard Magheru. On s'est embrassé et je lui ai demandé où elle jouait. "Jouer quoi?" me répondit-elle. "Je suis en quatrième année de stomatologie à Cologne".

Mais le parcours le plus intéressant me semble être celui de Calin Visoiu, qui termina les études théâtrales deux ans avant moi. Un ami commun m'a donné récemment son adresse e-mail. Curieux, je lui ai expédié un court message auquel il me répondit le jour suivant. Il habite Wollongong, à une heure d'avion de Sydney, et est une sorte d'artiste plastique amateur. Je devrais plutôt dire professionnel puisqu'il m'a écrit qu'il en vivait. Il crée (ou "confectionne", comme on veut, mais le fait est qu'il vend) des sculptures en bois, aborigènes, folkloriques, traditionnelles. A un moment donné, lassé de la monotonie des motifs décoratifs maori, il décida d'introduire quelques dentelles folkloriques roumaines et plus précisément d'Olténia et Maramures. Le résultat parut spectaculaire au public touristique anglo-saxon qui se mit à lui en acheter en masse, et les critiques d'art plastique de Sydney et Adelaïde parlèrent de « l'étonnante capacité de redécouverte de l'artiste de l'authenticité et la profondeur abyssale des traditions aborigènes », ainsi que l'on peut le lire dans un des plus grands journaux du continent. De tous les points de vue, Calin s'en sort bien et il m'a prié, contre remboursement bien entendu, de lui envoyer tous les livres de folklore que l'on peut trouver ici. La Roumanie lui manque, termine-t-il. Je crois qu'elle me manquerait aussi si je me trouvais en Australie.

Aujourd’hui, lorsque je regarde en arrière, alors que très peu de mes amis de jeunesse se trouvent encore ici, je me rends compte que je ne fais que décrire, souriant tel un crétin nostalgique, les effets d'une explosion gigantesque. Et les éclats de celle-ci, ce sont ces gens, les meilleurs de leur génération, projetés on ne sait où. Ils n'avaient aucune raison de s'expatrier. Un acteur roumain ne peut devenir du jour au lendemain un acteur allemand ou français, un journaliste roumain ne sera jamais un journaliste américain dans son expression anglaise. Oui, je sais... Eugen Ionesco, Eliade... Mais tout le monde n'est pas Eugen Ionesco ou Eliade. Et quand on ne l'est pas, il faut bien comprendre que certains métiers ne peuvent se faire que dans le pays de sa naissance. Mes anciens collègues ne sont généralement pas tombés sur du velours lorsqu'ils eurent quitté leur Hiroshima natal.

Ce pays ressemblait — et ressemble — à la Dacie, après le retrait des soldats romains, lorsqu'apparurent les barbares venant d'Asie. A ceci près que, cette fois-ci, les Coumans et les Petchenègues ne vinrent pas de l'extérieur. Les hordes sont bien d'ici, du "cru". Ceux-là même qu’il y a un siècle, on traitait de "fléau" et que maintenant, depuis cinquante ans, on appelle "éléments d'origine saine". Je suis certain que nous sommes le seul pays (même parmi les pays communistes) où les imbéciles et les incapables n'ont pas été simplement protégés d'une façon ou d'une autre, mais bien mis en position de tout conduire et contrôler.

Vous devez vous demander si je n'ai vraiment pas autre chose à faire alors que je retrouve une ancienne maîtresse, très appétissante qui plus est, que de parler des morts d'antan ou du défunt-inconnu père de ma bien-aimée.

Evidemment que j'avais autre chose à faire. Me rappeler, par exemple, tout attendri, avec Margot, des bêtises de notre première nuit inoubliable.

— Maudit violeur, rit Margot au travers de ses larmes, tu te rappelles comme je m'enfuyais, tournant autour de la table ?

— C'était bien. Comme dans Laurel et Hardy.

— Non, mais tu te rappelles? Tout autour de la table? rit Grete.

— Hé, si tu m’as dit explicitement que tu ne m’aimais pas, balbutiais-je.

— Je voulais me suicider... et je voulais devenir actrice et j'ignorais ce que c'était.

— Vutsa ne t'aurait pas prise si c’était le cas, lui jetais-je et tu ne serais pas maintenant étudiante à l'Institut Stefan Gheorghiu.

— Et je ne t’aurais pas retrouvé et cela aussi en vaut la peine, rit-elle. Mais j'espère que tu es discret. Ce professeur de musique, c'est un ami à toi? J'espère qu'il n'a rien remarqué ou je suis mal barrée... Tu te rends compte de ce qui arriverait? Je l'ai rencontré plusieurs fois au Comité Régional de la Culture, chez moi. J'espère qu'il n'y a pas eu un de leurs dénonciateurs. Méfie-toi de toute façon. Et surveille ce que tu discutes avec tes élèves.

— Ce que je sais, c'est que Béatrice Ivanovici fait son rapport.

— Pas seulement elle. Dans la culture et dans l'enseignement, ils le font pratiquement tous. Ils ont besoin eux aussi d'une maison, or celles-ci ne se donnent pratiquement qu'aux ouvriers; ils ont aussi besoin d'un passeport, pour faire un tour en Hongrie, en Bulgarie, pour ramener une télévision couleur, un aspirateur, ce que tu veux...

— Toi aussi tu en as eu besoin, lui dis-je amer.

— Moi aussi. Mais à l'époque, je connaissais peu de choses. Maintenant j'ai un enfant de lui. Que pourrait-il faire? Les activistes de son gabarit ne divorcent pas. Ni les plus petits d'ailleurs. Tu ne devrais plus publier dans "România Literara". Même eux ont été obligés de corriger chez toi l'un ou l'autre détail. L'un d'entre eux me l'a dit l'autre jour.

— Lequel d'entre eux?

— Qu'est ce que ça peut te faire? Quelqu'un de sérieux de toute façon. Un des rares. Quoi qu'il en soit, ne leur envoie plus d'article. Saches que la revue est mal vue. A tous les niveaux. A un certain moment, l'indépendance va leur passer sous le nez. C'est amusant que ce soit Marian lui-même qui m'ait montré ton article en disant: "Regarde celui-là, Ion Dima, qui parle de notre théâtre, serait-ce celui qui publie chez nous, au Zenith?" Il ajouta que l'on devrait t'ouvrir d'autres portes à Bucarest, au Luceafarul, au Supplément Littéraire-Artistique de Scînteia Pour Les Jeunes, mais que tu arrêtes de publier dans România Literara. Tu es de sa paroisse, non? Et il fut le chef de toutes nos publications pour la jeunesse. Il est normal qu'il soit préoccupé.

— Comme ils se sont préoccupés de ton père, lâchais-je.

— Les temps ont changé. Les hommes aussi. Maintenant ce sont des Roumains. De toutes façons, plus tu seras réservé, mieux ce sera si tu veux un avenir. Pourquoi crois-tu que je te dise tout cela? Tu crois que je ne tiens pas à toi? Quelle oie j'étais quand je t'ai connu. Une gamine inconsciente de la campagne...

Il est des situations d'une bouffonnerie encore plus absurde que celle d'être jeune, au lit avec une femme, et de donner des conférences d'histoire de la philosophie[16]. Celle dans laquelle je me trouvais cette fois-là: au lit aux côtés d'une femme nue, mais qui me donnait à son tour une conférence sur les règles de conduite dans un camp de concentration. J'ai voulu me relever et me rhabiller. Elle n'a pas voulu et a appuyé ses seins sur ma poitrine et m'a forcé à m'étendre à nouveau.

— T'ai-je dit que je partais demain retrouver ma famille?

— Margot, comment peux-tu faire l'amour en parlant tout le temps comme si tu avais un micro au cul?

— J'en ai peut-être un... j'ai peut-être assimilé une nouvelle réalisation électronique... demain je retourne au monastère... à mon sombre jeûne ... murmura-t-elle en m'embrassant et en se relevant doucement.

J'avais bien besoin de son badinage !

— Finalement… quand on est qui tu es... tu n'as pas peur de … cette folie que nous faisons? Tu ne crains pas que la Mère Procès Verbal nous prenne tous les deux?

— Il n’y a qu’avec maman que je n’ai jamais peur. Ou avec toi, même si tu es un écervelé.

 

Le sens moral est un ensemble de préoccupations possibles avant et après avoir épuisé l’attraction face à une personne du sexe opposé — ou, si on est homosexuel, face à une personne du même sexe. Sa manifestation pendant l'attraction susmentionnée serait l'indice d'une maladie quelconque (du corps, en général). C'est ainsi que je me suis trouvé les yeux rivés sur le plafond écoutant les nouvelles à la radio d'une oreille distraite. Je commençais à voir flotter, presqu'immobiles, des poissons colorés au-dessus de la grande barrière de corail. Je suis différent du mec cinglé d'Orange Mécanique. Là, c'est la 9e symphonie qui l'excitait à un tel point qu'il lui fallait violer urgemment tout ce qui croisait sa route. Moi, c’est exactement l’inverse, le fait qu'une femme s'occupe de moi tout à son aise porte à mes yeux des visions paradisiaques, merveilleusement colorées. A un moment donné, le mouvement rythmique des joues de Margot sur mes cuisses cessa et elle releva un peu la tête:

— Tu as entendu? Je savais que Jimmy Carter n'allait pas avaler cette histoire des Russes! Puis elle continua son affaire.

Elle deviendrait, après la faculté, commentateur de politique internationale, à Scînteia d'ailleurs, si je ne m'abuse.

 

 

 


 

[1] Jeu de mots: la ville de Brasov est aussi surnommée "la ville de Poalele Tâmpei" – au pied de la montagne Tâmpa (et non "Tâmpitei" càd idiote, allusion à Elena Ceaucescu).

[2] Tov: abréviation commune pendant les années communistes de "tovaras" (camarade)

[3] Ironie, car Joiana est un nom donné d’habitude aux vaches et Cosânzeana, un nom traditionnel de fée.

[4] Birt se dit d’un bar petit et modeste (opposé du luxe).

[5] En plus de Stakhanov, référence au mot "stacana", en roumain, qui signifie un verre de grande contenance.

[6] Au début des années ’50, l’un des premiers chantiers des brigades des travailleurs volontaires.

[7] Nom d’une brasserie bien connue.

[8] Hôtels très connus de Bucarest.

[9] Allusion à l’opérette Plutasii de pe Bistrita des années ’50. L’expression dans l’argot de Bucarest renvoie à des personnes toutes en muscles mais stupides.

[10] Il est à noter cette proxénète-informatrice fait allusion à un scénario dont l’action est menée par des héros communistes durant la 2eme guerre mondiale.

[11] En français dans le texte

[12] l’Académie du Parti Stefan Gheorghiu, rebaptisé, ironiquemment, Fane l’Idéologue.

[13] Auteur (1897-1954) des romans sentimentaux usant et abusant des allusions métaphoriques.

[14] Ville entre Buzau et Brasov

[15] Goulag roumain des années ’50.

[16] Comme dans une scène du roman Le lit de Procuste de Camil Petrescu (1894-1957)

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LE PERE DE L’AGNEAU ETAIT LE LOUP
un roman roumain en version française

Le père de l’agneau (roum. Tatal mielului, ici avec un nouveau titre) a paru pour la première fois, à Bucarest, en mai 2005. Il a été accompagné par cette courte présentation:
On connait des cas - attestés par des papiers d’état civil, dans les dernières soixante ans - quand le loup a laissé enceinte la moutonne. Et il ne l’a dévoré qu’après la naissance de l’agneau. D’un tel cas parle le livre ci-présent. Et aussi d’une fille qui a eu le …privilège d’un avortement en conditions absolument légales, dans les années ‘80, à Bucarest (où l’ avortement était, en règle générale, puni comme un crime). Et aussi des deux jeunes gens qui étaient habitués ne respecter rien - au temps où la seul chose à respecter était le nom Ceausescu.
Outre les cris d’indignation (un commentaire paru en Arca, une revue littéraire d’Arad, à l’Ouest de la Roumanie, trouvait, par exemple, qu’il est impardonnablement ironique envers l’Ancien Régime, féodal-communiste, roumain), Le père de l’agneau a eu aussi la chance de se voir présenté ainsi comme suit:
Sous un titre loin de la saveur du livre, la misère sentimentale des temps du Ceausescu, traitée vaillamment à grande vitesse, en peu de mots, avec ardente insolence. Car “à Bucarest tout est si chaleureux-humain de telle sorte que rien n’est scandaleux”. Pour de bon, dix fois plus dur et plus cynique que Beigbeder, entre nous soit dit.
(Radu Cosasu en Dilema Veche № 102, 6 janvier 2006)
http://www.dilemaveche.ro/index.php?nr=102&cmd=articol&id=1686
NB
1- Le père de l’agneau a paru un an avant le film 4 mois 3 semaines 2 jours (Palme d’Or à Cannes en 2007). Le lancement du livre a eu lieu à 31.05.2005. Le même jour, il a été largement commenté et en détail présenté (spécialement sa couverture, voir une variante là-dessus) à la Télévision Roumaine chanel 1 (TVR1).
2 - Le titre actuel du livre évoque un moment de cette histoire: le personnage du raconteur, qui est un homme de théâtre, a un cauchemar: une nuit, il se trouve dans une fosse qu’ill fouille. Au-dessus, sur le bord de la fosse, est assis le secrétaire pour la Propagande (de l’organisation locale du Parti Communiste), avec un crâne humain dans sa main, dans lequel il verse du whisky d’une bouteille Johnny Walker, en invitant le raconteur boire une gorgée à la santé du pauvre Yorick.

Court vidéo du lancement à l’adresse suivante:
https://www.youtube.com/watch?v=F5v4zFHkCmo

Editions THEKA Bucarest

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